Nous connaissons ces injonctions : « deviens la meilleure version de toi-même », « réinvente-toi », « crée ta vie de rêve ». Elles laissent croire que l’identité se construit seule, que l’on doit tout produire par soi-même. Dans ce récit, la mission ne s’accueille pas : elle se décrète. La fragilité devient un défaut à corriger.
La foi chrétienne dit l’inverse. Elle affirme que tu te reçois de ton Créateur, qui est Père. Ta mission n’est pas une construction, mais un appel. Comme l’écrivait saint John Henry Newman : « Dieu m’a confié une tâche qu’il n’a confiée à personne d’autre. J’ai une mission. »
Découvrir sa mission, ce n’est pas “s’inventer”, mais accueillir ce qui est déjà semé : reconnaître que je suis voulu, aimé, attendu — et que ma vie peut devenir une réponse à cet amour qui me précède toujours.
Avant de chercher ce que nous devons faire, il nous faut d’abord reconnaître ce que nous avons reçu.
- Recevoir : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1 Co 4,7)
Dieu est la source de toute vie. Nous n’avons pas demandé à naître, mais nous fûmes créés. Par le baptême, nous recevons l’identité d’enfants bien-aimés et une mission à déployer : notre vocation à la sainteté. Hans Urs von Balthasar résume : « Ce que tu es est un don de Dieu ; ce que tu deviens, est ton cadeau à Dieu. » Tout cela est source d’action de grâce !
Dans les motivations au départ en mission avec Fidesco, nous retrouvons souvent : « je veux partir en mission parce que j’ai beaucoup reçu ». La mission apparaît alors comme un moyen de rendre grâce et un lieu de partage.
Pourtant, force est de constater qu’il est difficile de demeurer dans l’action de grâce. Nous nous laissons happer par ce que nous n’avons pas : tel poste, telle réussite, telle reconnaissance. Ces biens deviennent des idoles censées valider notre identité. Comme la Samaritaine allant puiser une eau qui ne désaltère pas, nous cherchons au mauvais endroit. Jésus propose une source vive : « L’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant pour la vie éternelle. » (Jn 4,14)
Recevoir ne suffit pourtant pas : ce don doit devenir nôtre, se laisser travailler et transformer.
- S’approprier : discerner, grandir, avancer humblement
Recevoir est une grâce ; s’approprier ce don est un chemin. « Deviens ce que tu es » dit saint Augustin. Il ne s’agit pas de se créer, mais de reconnaître la « matière » que Dieu a déposée en nous, ce « prodige » évoqué par le Psalmiste (Ps 138).
Cette identité se révèle dans le réel et non dans l’abstraction. Elle s’éprouve lorsque nous nous détachons des regards extérieurs et que nous commençons à écouter notre désir profond. Cette « épreuve » ne se fait pas sans tâtonnements, doutes ou recommencements, mais elle est source de davantage de vie.
Nos talents sont les traces de la ressemblance divine (Gn 1,26) nous dit Marguerite Chevreul. Ils disent quelque chose de notre vocation. Ils ne sont pas seulement ce que nous savons faire, mais la manière unique dont nous sommes appelés à le faire. Ce « pour quoi » on est fait se discerne à partir de nos désirs, de nos valeurs, et des confirmations que donne le réel.
Là encore, la mission Fidesco est souvent un incubateur missionnaire : les volontaires y découvrent des talents insoupçonnés et voient comment Dieu agit dans la simplicité du quotidien.
Et lorsqu’on accueille vraiment ce que l’on est, une dynamique s’enclenche : ce qui a été reçu et assumé déborde en don.
- Se donner : la vocation devient mission
Recevoir et s’approprier, pour enfin se donner : tel est le mouvement chrétien.
Le Concile le rappelle : « L’homme ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même. » (GS 24)
La vocation ne se résume pas seulement à un choix fixe d’état de vie (mariage, sacerdoce, vie consacrée). C’est un processus continu de discernement, de conversion et de mission, au cœur des réalités et des enjeux du monde contemporain.
La vocation devient mission lorsqu’elle se tourne vers l’autre, comme le disait Aristote en disant que « là où vos talents et les besoins du monde se rencontrent, là se trouve votre vocation. » D’ailleurs, l’Évangile indique un chemin clair : celui des pauvres, où Jésus se révèle (Lc 4,18 ; Mt 25). Servir les pauvres, c’est toucher le Christ.
La mission demande d’agir : « La foi, si elle n’a pas les œuvres, est tout à fait morte. » (Jc 2,17)
Agir non pas dans une logique d’efficacité, mais de fécondité, qui vient de l’amour donné… et de l’amour reçu.
Au terme de ce chemin, la mission cesse d’être une activité ou une idée : elle devient une manière d’être au monde.
« Je suis une mission sur cette terre, et pour cela je suis dans ce monde. » (Pape François)
Nous ne sommes pas les auteurs de notre vocation, mais ses coopérateurs. La mission n’est pas un projet, mais une réponse. Elle commence quand on accepte de se recevoir, grandit quand on s’approprie ce don, et s’accomplit quand on se donne.