Bâtir une culture de la rencontre

Par Louis-Etienne et Isabelle de Labarthe

Madagascar, Vohipeno

Sur le terrain, le service du développement intégral porte d’innombrables fruits : fruits concrets pour la population locale qui a accès à des conditions de vie plus dignes ; fruits de joie et de croissance humaine et spirituelle qui naissent de la rencontre fraternelle et du don réciproque. À travers ces multiples initiatives locales, souvent humbles et inconnues, ce qui se joue est en réalité immense. Comme un ferment enfoui dans la réalité du quotidien, ces projets portés par l’engagement de tant de personnes constituent une véritable force de transformation pour notre monde. Ils sont autant de petites pierres qui contribuent à la construction du bien commun et de la paix entre les peuples. Louis-Étienne et Isabelle de Labarthe, anciens volontaires en charge du suivi en Haïti, en témoignent à travers leur expérience particulière.

 

Fidesco : L’Église nous appelle avec insistance à vivre une solidarité universelle, condition du bien commun et de la paix. À travers vos divers engagements, quelle est votre expérience concrète de cette solidarité universelle ?

Louis-Étienne : Nous sommes partis en 2000-2002 en Haïti. Cette mission a été une étape fondatrice de notre vie. Dès le deuxième jour, nous avons visité le musée d’Histoire d’Haïti : cette visite a été un moment très fort. Le peuple haïtien est un peuple d’anciens esclaves, qui se sont libérés. C’est un cas unique dans l’histoire du monde : tout un peuple d’esclaves qui prend son indépendance et son autonomie. L’esclavage a été quelque chose de très violent et destructeur : une négation de l’identité de l’autre. Nous nous sommes pris cette réalité en pleine figure ! Nous nous sommes aperçus en Haïti à quel point nos relations étaient marquées par cette histoire ancienne, qu’il faut dépasser. Dépasser ne veut pas dire simplement tourner la page, mais accueillir tout le poids du passé, le nommer, pouvoir demander pardon, et demander à être restauré dans une relation nouvelle. Sur le terrain, nous avons vécu cela très concrètement. Nous avons expérimenté combien les relations pouvaient être difficiles. Nous avons vécu de très belles amitiés, et en même temps nous avons aussi souffert de ne pas pouvoir devenir complètement Haïtiens parmi les Haïtiens, d’être étrangers, de ne pas être vraiment intégrés. C’est la chose la plus difficile que nous ayons vécue, mais peut-être aussi la plus formatrice et la plus forte. Nous avons compris la parole de Jésus : « J’étais étranger, et vous m’avez accueilli (Mt 25, 35). » Nous avons aussi été marqués par la figure de Charles de Foucauld qui voulait être frère universel, frère de tous. Nous avons senti qu’en Jésus, nous pouvions vraiment être frères et combler ce fossé qui nous séparait. Cela nous a permis de tisser des relations très fortes avec des Haïtiens. Nous avons parlé de l’histoire, nous avons échangé des pardons… La mission nous a ouverts à quelque chose de nouveau : ce désir de rencontrer l’autre.

Isabelle : En rentrant d’Haïti, nous avons voulu continuer à vivre cela en France : décloisonner nos cœurs et nos relations, créer des ponts entre différents milieux sociaux, différentes personnes. Nous avons la joie de continuer à cultiver des relations avec les Haïtiens en assurant le suivi des volontaires Fidesco en Haïti. Nous avons aussi ressenti le désir d’accueillir des gens d’origine étrangère et d’être amis avec eux : nous savions qu’eux aussi pouvaient souffrir d’être étrangers dans notre pays. Nous avons vécu cela simplement, en particulier avec le Secours Catholique. Puis nous avons souhaité aller encore plus loin, et vivre une expérience en cité, avec l’association Le Rocher : nous avons habité dans le 93 pour être proches de personnes d’origines très diverses et simplement être amis avec elles. Nous avons vu combien cette amitié permettait de maintenir un lien social, et donc de maintenir la paix. Toutes les associations, tous les services sociaux, tous les services de l’État qui viennent en aide aux personnes sont utiles. Mais ce qui restaure le plus les personnes, c’est quand elles sont regardées, aimées, comme des frères, des amis, des gens de même valeur que nous. C’est cela qui fait tomber les barrières. Ce désir a pris sa source clairement dans notre expérience de coopération. La mission en Haïti a été le début de notre aventure, avec ce fil rouge qui reste l’accueil et la rencontre des personnes migrantes, étrangères, pour entrer vraiment dans une relation de confiance, de proximité, d’amitié, en nous laissant aussi aimer par elles. Aujourd’hui, je le vis en particulier grâce à mon travail à la Pastorale des Migrants dans le diocèse de Nantes.

Fidesco : Au contact du pauvre, de celui qui est différent, qu’avons-nous besoin d’apprendre pour entrer dans cette culture de la rencontre ?

Isabelle : En Haïti, ce qui a permis de faire tomber certains murs, et qui a favorisé une rencontre profonde, c’est notre expérience personnelle de l’échec en début de mission. Nous étions très démunis par rapport à ce que nous devions faire : nous n’y arrivions pas. Les jeunes Haïtiens avec qui nous travaillions ont bien vu que c’était difficile pour nous. Cela a permis d’entrer dans cette relation d’égale dignité, d’égale valeur. Dans nos cultures occidentales, nous sommes assez pétris de sentiments de supériorité. Nous accordons une valeur très importante à l’efficacité de nos projets, et à nos compétences. Nous avons découvert un peuple qui avait une estime de lui-même assez faible, malgré une grande fierté nationale : un peuple qui ne se sentait pas aimé, qui se sentait dévalorisé et humilié depuis des décennies, jusqu’à aujourd’hui. Faire cette expérience toute simple de ne pas arriver à accomplir correctement notre mission, de ne pas se sentir toujours compris, cela a ouvert une porte pour l’amitié et pour une rencontre authentique.

Louis-Étienne : C’est quelque chose qui nous a beaucoup aidés en France aussi : savoir que l’on peut créer des liens sans forcément arriver avec des solutions. Arriver vulnérable, en ayant besoin d’aide, en demandant de l’aide, permet de créer des relations beaucoup plus solides. À partir de là, on peut donner quelque chose et vivre un échange de dons, mais plutôt dans un second temps. Dans l’Évangile de la Samaritaine (Jn 4, 1-29), Jésus commence par demander quelque chose – « Donne-moi à boire » – avant d’établir une relation. La Samaritaine est à une très grande distance du monde juif : les Samaritains à l’époque de Jésus sont détestés des Juifs. Jésus, en demandant quelque chose à la Samaritaine, la désarçonne : il renverse complètement ce qu’elle avait imaginé. Il permet à une relation de naître. C’est cela dont notre monde a besoin : se reconnaître soi-même démuni dans la rencontre avec les personnes démunies. C’est alors que nous nous rencontrons vraiment. Le pape a formulé une invitation très forte : « Est-ce que vous avez un ami, un vrai ami, qui ne pense pas comme vous, qui est radicalement différent de vous ? » Quand on est chrétien, il faut avoir des amis différents. Je dis bien « il faut » : c’est un choix. La culture de la rencontre, c’est cette décision de ne pas se contenter d’avoir des amis qui nous ressemblent, mais d’aller choisir ses amis parmi ceux qui sont différents. Le service des pauvres nous apprend que notre vulnérabilité n’est pas un danger, mais au contraire une chance. C’est ce qui permet de construire la paix. Accepter sa propre vulnérabilité, c’est une vraie épreuve, mais qui nous libère de nous-mêmes et qui donne une joie incroyable.

 

« C’est cela dont notre monde a besoin : se reconnaître soi-même démuni dans la rencontre avec les personnes démunies. »

 

Fidesco : En quoi l’exemple des Haïtiens vous inspire-t-il dans votre engagement ?

Louis-Étienne : Ce qui nous a touchés chez les Haïtiens, c’est leur ténacité, leur résilience. Une des expressions qu’on entend souvent est : « On cherche la vie. » À chaque jour suffit sa peine, à chaque jour suffit aussi sa joie : on vit dans le présent. On apprend à vivre le présent et à l’accueillir comme il est, à remercier d’être en vie, de pouvoir manger, d’être en bonne santé. Pour nous, c’est un immense enseignement. Et nous avons aussi rencontré des Haïtiens qui choisissaient la joie, qui décidaient d’être dans la joie malgré des conditions objectives extrêmement dures : et ce n’était pas une joie naïve. C’était une joie choisie, tout en connaissant très bien la situation du pays, et leur propre situation personnelle d’extrême vulnérabilité – sans argent pour être soignés, sans savoir s’ils allaient manger demain, mais avec cette décision d’accueillir malgré tout la joie présente. Isabelle J’ai aussi été touchée par leur créativité, leur capacité d’avoir des projets, des idées, pour chercher la vie : il y a une forte capacité à accueillir le présent, mais aussi une vraie capacité à créer, à imaginer, à se projeter, à essayer de trouver des solutions. C’est aussi un peuple qui a beaucoup de qualités artistiques, dans la poésie, la littérature, la musique : un peuple qui souffre dans sa vie quotidienne, mais qui déploie ses nombreux talents en même temps.

Fidesco : Vous avez assuré le suivi des volontaires en Haïti. Comment vivent-ils cette culture de la rencontre ? Comment continuer à la vivre au retour ?

Isabelle : D’année en année, les volontaires continuent à vivre cette culture de la rencontre. C’est une rencontre qui se vit dans la réciprocité : elle se développe par les volontaires, mais aussi par tous ceux qui les accueillent sur le terrain, avec qui ils vivent, ils servent, ils construisent. On peut parler d’une culture mutuelle de la rencontre.

Louis-Étienne : En tant qu’ONG de coopération, Fidesco apporte quelque chose de très fort : non pas de l’argent, mais des personnes, et donc des relations. Il n’y a pas tant de lieux que ça dans le monde où l’on puisse créer des relations avec des gens différents. Même sur les réseaux sociaux où nous pensons rencontrer tout le monde, ce sont souvent finalement les mêmes personnes que nous côtoyons, celles qui pensent la même chose que nous. Le lieu où nous pouvons vraiment rencontrer des gens différents, c’est autour de nous, dans notre voisinage d’abord. C’est très fort quand on le vit sur le terrain avec Fidesco, mais on doit aussi le vivre dans notre pays, là où nous sommes. Ce n’est pas si simple de rencontrer des personnes qui sont parfois à notre porte, dans la rue, des gens d’une culture différente à deux immeubles de chez nous. Avoir une rencontre authentique est un énorme défi, qu’il faut franchir. Le pape nous alerte : si nous ne vivons pas cela, nous allons vers des tensions sociales très importantes. En construisant des liens, nous construisons le monde de demain : nous construisons la civilisation de l’amour, la famille de Dieu.

Podcast

Nos anciens volontaires replongent dans leurs souvenirs le temps d’un épisode de podcast à écouter au fond d’un canapé, dans les transports, en cuisine ou ailleurs… À cœur ouvert, ils témoignent de leur mission professionnelle à l’autre bout du monde. Ils vous livrent leurs joies, leurs difficultés mais aussi leurs enseignements. En bref, ils vous racontent tout sur la mission !

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