L’interculturalité au coeur de la mission

Par Angelica Raobelina

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Partir en mission, ce n’est pas seulement changer de pays. C’est accepter d’entrer dans une rencontre avec une culture, une histoire, un peuple qui a des manières d’être au monde différentes des siennes. Pour les volontaires Fidesco, cette promesse attire souvent dès le départ. Mais la rencontre, elle, ne se laisse pas apprivoiser si facilement. Elle déstabilise : incompréhensions, maladresses et perte de repères surgissent rapidement. Pourtant, c’est précisément dans cette tension que se joue quelque chose de profondément fécond.

Car rencontrer, ce n’est pas simplement croiser quelqu’un. Comme le rappelle Charles Pépin[1], le mot vient de « encontre » : heurter. La rencontre est un choc, une collision entre deux histoires. Elle ne laisse pas intact. Elle déplace, redistribue, questionne nos certitudes. Elle ouvre aussi, souvent sans prévenir, à un possible inattendu. Une rencontre authentique ne peut se vivre qu’au prix d’un certain dévoilement de soi, pour que l’autre puisse, lui aussi, nous rencontrer.

Dans la mission, cette rencontre prend une dimension particulière : elle devient interculturelle. Or, la culture n’est pas un décor. Elle est le terreau de la relation, ce par quoi chacun apprend à vivre, à penser, à aimer. Elle façonne nos réflexes, nos manières de dire, de comprendre, de nous situer dans le monde. La culture est aussi l’expression d’un peuple[2], de sa dignité, de sa créativité, de son histoire. Rencontrer une autre culture, c’est donc entrer en contact avec un autre univers de sens.

Alors, peu à peu, le volontaire fait une expérience inédite : l’étranger, ce n’est plus l’autre, c’est lui. Les repères vacillent, le choc culturel s’installe, parfois déroutant, parfois éprouvant. Face à cela, plusieurs attitudes sont possibles : juger l’autre à partir de ses propres normes, idéaliser ce qui est différent, ou encore tout relativiser. Mais aucune de ces postures ne permet une rencontre en vérité.

Un pas de plus est alors nécessaire. Il consiste à reconnaître l’autre comme à la fois différent et semblable. Différent parce que sa culture est autre. Semblable, parce qu’il partage la même humanité et la même dignité. Cela suppose de nuancer ses propres repères, de prendre conscience de sa culture, d’accepter de ne pas tout comprendre. En un mot : se laisser déplacer. C’est un chemin de crête, un équilibre fragile pour se décentrer de soi en vérité.

Mais ce chemin de crête est aussi un chemin d’humilité. Celui qui a le courage de s’y engager découvre rapidement qu’il ne maîtrise pas grand-chose. Il apprend à écouter, à observer, à recevoir. Il accepte de se laisser enseigner par celui qui est différent de lui. En se mettant ainsi en marche, quelque chose en lui se transforme. La rencontre devient un lieu de vérité : l’autre me révèle ce que je suis, mes limites comme mes richesses. Elle me rappelle que je ne me construis pas seul, mais dans la relation avec l’autre qui est irréductiblement différent de moi, puisqu’il n’est pas moi.

Cette transformation ne s’arrête pas à la personne. Elle déborde. Car une vraie rencontre crée toujours plus que la somme de deux individus ou deux cultures. Elle ouvre un espace nouveau, inattendu, fécond. Celui qui accepte d’aller vers l’autre et de se dévoiler devient un témoin. Il témoigne qu’il est possible de vivre la différence autrement que dans la peur ; que des ponts peuvent se construire là où l’on imaginait des frontières.

Dans un monde marqué par les tensions, les replis culturels et identitaires, la méfiance et l’individualisme, ces rencontres interculturelles ont une portée particulière. Elles deviennent des lieux concrets de paix. Non pas une paix abstraite, mais une paix vécue, patiemment construite dans le quotidien de relations simples, respectueuses et vraies. Ceux qui s’y engagent entendent alors pour eux-mêmes cette promesse : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. [3]»

Rien de tout cela ne se fait sans effort. La rencontre interculturelle exige une disponibilité réelle, pour accueillir ce qui ne correspond pas à nos attentes, ni à ce qu’on connait déjà. Elle demande de l’humilité, pour accepter de se laisser enseigner par d’autres et de remettre en question ses certitudes. Elle requiert enfin de la réciprocité : recevoir autant que donner, et découvrir que ce que l’on reçoit est plus grand encore que l’on était venu offrir.

Car au fond, la condition sine qua non de la rencontre interculturelle est là : accepter de ne pas rester le même. Alors, ce qui semblait déroutant au départ devient source de transformation profonde pour les volontaires Fidesco, pour les communautés rencontrées et, à travers eux, pour le monde. Celui qui s’est risqué à la rencontre découvre qu’en apprenant à reconnaître l’autre, il apprend aussi à devenir pleinement lui-même. Et, avec d’autres, à construire un monde plus fraternel.

 

[1]   Charles Pépin, La Rencontre, Paris, Allary Éditions, 2017

[2]   Concile Vatican II, Gaudium et Spes, n°53

[3]   Matthieu 5,9

Podcast

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