Le développement humain intégral

Par Mgr Bruno-Marie Duffé

Marc et Blandine, en mission Fidesco au Cameroun

Prêtre du diocèse de Lyon, Mgr Bruno-Marie Duffé devient l’aumônier national du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement (CCFD-Terre Solidaire), avant d’être nommé Secrétaire du Dicastère pour le service du développement humain intégral de 2017 à 2021. Ce nouveau dicastère, créé en 2016, rassemble les instances du Saint-Siège responsables des questions liées à la charité, au développement, aux migrants, à l’environnement et à la santé.

 

Jean-Luc Moens : Que veut signifier l’Église quand elle parle de « développement humain intégral » ?

Mgr Bruno-Marie Duffé : L’expression « développement humain intégral » est présente dans les textes et déclarations du magistère catholique depuis les années 1960. L’encyclique du pape Paul VI, Populorum Progressio (1967), consacre cette approche plus fine et plus exigeante d’un développement essentiellement pensé jusqu’alors en termes de croissance économique. Il s’agit en effet de prendre en considération les conditions de déploiement de toutes les dimensions de notre humanité : vie biologique, socialité, spiritualité, culture et échanges. On rappellera ici l’affirmation centrale de cette encyclique Populorum Progressio : « Le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c’est-à-dire promouvoir tout homme et tout l’homme. Comme l’a fort justement souligné un éminent expert :  » nous n’acceptons pas de séparer l’économique de l’humain, le développement des civilisations où il s’inscrit. Ce qui compte pour nous, c’est l’homme, chaque homme, chaque groupement d’hommes, jusqu’à l’humanité tout entière.1  » » Cette approche engage à la fois une analyse critique d’un développement uniquement pensé à partir de considérations technico-économiques ; elle pose un regard sur la dignité des personnes : hommes, femmes, enfants, anciens, à la lumière d’une anthropologie qui en appelle au déploiement de la promesse et des talents inscrits en chaque humain. C’est ainsi que « l’écologie intégrale », telle qu’elle est définie, dans l’encyclique récente du pape François, Laudato Si, fait référence, quant à elle, aux quatre relations déterminantes de l’être humain : la relation qu’il entretient avec le Créateur, avec la Création, avec les autres vivants et avec lui-même2. Ce développement est humain en tant qu’il est l’expérience d’une capacité humaine à continuer la Création, reçue de Dieu, et à l’habiter comme un lieu de rencontres et d’échanges. Et ce développement est intégral quand il honore les soifs, les faims, les attentes et les aspirations de chaque membre de la communauté humaine, en commençant par les plus humbles et les plus souffrants. Cette conception du développement humain intégral n’est pas réductible à un concept : elle est l’expérience d’un appel qui valorise chaque personne. Chacun se révèle en effet dans ce qu’il porte et dans ce qu’il peut donner. Le développement humain intégral ouvre et sauvegarde les conditions de la croissance et de la participation de tout homme et de tous les hommes à un « monde commun » et au « bien commun » qui relie entre eux les membres de la communauté humaine. Il est clair que la considération écologique – ici entendue comme le soin de la planète et le soin de la vie sur la planète – donne à la pensée du développement humain intégral une connotation nouvelle et inédite. Il s’agit désormais de penser une économie écologique qui respecte tout homme, tous les hommes – dans leur milieu de vie et dans leur travail – mais également toutes les formes de vie (« la biodiversité ») dont on perçoit, aujourd’hui plus que jamais, la complémentarité essentielle. Ainsi, c’est le même défi, écologique et social, qui est au coeur de cette conception du développement humain intégral. Il s’agit de « penser ensemble » le soin de la Création et l’avenir de la vie, dans sa manifestation individuelle et communautaire.

Jean-Luc Moens : Comment les volontaires de nos associations peuvent-ils s’insérer sur le terrain dans cette vision de l’Église ?

Mgr Bruno-Marie Duffé : La vision du développement humain intégral ouvre un champ pour la rencontre et le dialogue. Le développement n’est pas d’abord et ne se réduit jamais à un « faire pour les autres » mais il est un échange où chaque acteur, le plus humble comme le plus expérimenté, prend sa part du projet communautaire et devient coresponsable de la communauté que nous construisons ensemble, à partir de nos capacités et de nos sensibilités propres. Il faut donc parler d’un « chemin-avec ». Et c’est, sans nul doute, le grand défi du développement humain intégral : trouver le rythme et le pas pour marcher ensemble et assumer un projet commun, entre vivants et entre générations. Les volontaires sont, par définition, des acteurs qui répondent à un appel personnel et communautaire. Ils sont dans cette posture du « me voici, je viens… ». La diversité des charismes des volontaires est évidemment centrale. Le développement humain intégral est la joie simple de construire ensemble les conditions concrètes d’un avenir pour la Vie. L’un sera sensible au soin de la terre, un autre au soin des enfants, un troisième s’engagera dans l’éducation dialoguée, un autre encore encouragera la culture d’un groupe par laquelle il célèbre l’histoire de la communauté. Mais, comme le dit saint Paul, s’il y a diversité de charismes, c’est un même Seigneur qui appelle et unifie (Cf. 1 Co 12, 4-11). Deux conditions s’avèrent déterminantes pour que cette approche, en termes de développement humain intégral, se traduise en acte et se renouvelle, dans la pratique et dans la vie spirituelle des acteurs bénévoles. D’une part, vivre la mission de la rencontre et de l’échange avec les plus pauvres, en prenant appui sur une démarche communautaire et en puisant dans la force de la parole de Dieu et de l’enseignement de l’Église. D’autre part, revenir régulièrement à la source sacramentelle du Corps partagé et du pardon offert. Ces deux conditions permettent aux bénévoles de se laisser modeler par Celui qui donne forme à notre croissance d’être aimé et relevé par la patience du Père. Elles permettent aux bénévoles – comme aux ministres de l’Église – de demeurer en tenue de service et de se laisser inspirer par l’Esprit qui est harmonie, respect et communion.

Jean-Luc Moens : Votre dicastère regroupe les anciens conseils pontificaux qui s’occupaient de justice, de paix et de charité. Comment ces trois notions s’unifient-elles dans le travail du nouveau dicastère, et dans le travail des volontaires sur le terrain ?

Mgr Bruno-Marie Duffé : C’est un défi… qui ne se limite pas à une simple réorganisation de services (lesquels ont en effet une belle expérience dans les différents domaines de la paix, de la charité mais également de la santé et des migrants). C’est un défi qui engage notre manière d’être et d’aborder la question de la solidarité humaine. Ce défi requiert une véritable révolution dans nos modes de penser et d’agir. Car il s’agit de passer d’une considération « fragmentée » de la condition humaine (pauvreté, droits, paix ou développement) à une approche dialoguée avec les personnes et entre les acteurs. Le défi auquel nous appelle le pape François consiste en effet à « se laisser toucher par l’autre » et à déployer une action (« une pastorale », c’est-à-dire un accompagnement patient et pacifique des personnes, aussi bien qu’une réelle « implication sociale et politique », aux différents niveaux de la vie collective). La visée étant de permettre à chacun de participer au bien commun, à partir de ses propres talents. J’invite tous les chrétiens à expliciter cette dimension de leur conversion, en permettant que la force et la lumière de la grâce reçue s’étendent aussi à leur relation avec les autres créatures ainsi qu’avec le monde qui les entoure et suscitent cette fraternité sublime avec toute la création, que saint François d’Assise a vécue d’une manière si lumineuse. Pape François, Laudato Si n°221 On peut le dire en d’autres termes : la mise en perspective des dimensions spécifiques du droit, de la justice, de la charité, de la santé et des migrations, demande de penser et d’aborder les questions de développement de manière transversale. Au sein du dicastère, cela nous conduit à élaborer des projets dans lesquels les « humanitaires » reçoivent les questions des « juristes » et des « soignants » – et réciproquement. Il s’agit donc moins d’unifier que de construire une réflexion honorant toutes les dimensions de notre humanité : physique, économique, sociale, culturelle, spirituelle, morale et politique. Et on pourrait dire qu’il y a souvent « une dimension manquante » que nous devons retrouver… Ainsi lorsque nous préparons un séminaire sur la « question des drogues et des dépendances », nous cherchons à considérer aussi bien la réalité économique, juridique, politique et sanitaire de la question. De même pour les droits humains, soixante-dix ans après la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui portait, en son temps, une formidable espérance pour le monde : la croisée des analyses participe à cette compréhension d’un monde blessé qui a besoin d’unité, de sens et d’humanité. On pense à la belle réflexion du pape Benoît XVI, dans son encyclique Caritas in veritate, où il rappelle que la Parole créatrice et salvatrice de Dieu (Logos) fait de nous des êtres de dialogue (dia-Logos) qui portent, chacun, une part de vérité3. Ce caractère primordial du dialogue, que les acteurs de terrain perçoivent de manière forte, au coeur de leur mission, fait du dicastère un espace d’accueil, de propositions et de soutien de ces acteurs pastoraux, humanitaires, sociaux et politiques. Accueil d’une expérience et d’une histoire, souvent complexes ; propositions en vue d’ouvrir des perspectives d’avenir, en matière de soin des plus pauvres, d’éducation, de santé et de vie communautaire ; soutien, c’est-à-dire « en service », sur le terrain lui-même, afin de ne jamais abandonner des frères dans leurs souffrances, leurs solitudes ou leurs errances. La référence à la doctrine sociale de l’Église, qui en appelle sans cesse à la protection de la dignité de la personne humaine, la responsabilité partagée et la solidarité entre les peuples, s’ouvre, avec l’encyclique Laudato Si, sur le soin de la Création qui est, en même temps, le soin des plus pauvres. Il importe donc de penser et de vivre le développement comme un chemin de libération des possibles, dans la joie simple d’une espérance partagée. Il y a, dans le sens du développement humain intégral, le mouvement même de l’offrande : nous donnons ce que nous avons nous-mêmes reçu et nous offrons ce que l’échange mutuel nous fait découvrir. « J’invite, dit le pape François, tous les chrétiens à expliciter cette dimension de leur conversion, en permettant que la force et la lumière de la grâce reçue s’étendent aussi à leur relation avec les autres créatures ainsi qu’avec le monde qui les entoure et suscitent cette fraternité sublime avec toute la création, que saint François d’Assise a vécue d’une manière si lumineuse. »

Podcast

Nos anciens volontaires replongent dans leurs souvenirs le temps d’un épisode de podcast à écouter au fond d’un canapé, dans les transports, en cuisine ou ailleurs… À cœur ouvert, ils témoignent de leur mission professionnelle à l’autre bout du monde. Ils vous livrent leurs joies, leurs difficultés mais aussi leurs enseignements. En bref, ils vous racontent tout sur la mission !

Un nouvel épisode disponible chaque mois sur toutes les plateformes d’écoute, n’hésitez pas à vous abonner et à partager notre podcast pour diffuser la joie de la mission ! 🕊

« Le discernement de Fidesco est suffisamment solide pour qu’on dise oui sans savoir où l’on part. » Delphine et Tanguy rêvaient d’Afrique subsaharienne. C’est...
“La ressource la plus précieuse quand on part en mission, c’est vraiment le temps.” Amaury a passé un an en mission à Phnom Penh, au...
“Plus ça paraîtra normal pour nous, plus ça sera naturel pour nos enfants.” C’est avec cette conviction que Bruno et Céline ont préparé leurs deux...