Se forger un coeur de pauvre,
riche d'amour

Par Thibault et Pauline, volontaires au sein de l’association Vozama,
à Fianarantsoa – Madagascar

Il y a quelques mois, Thibault et Pauline décollaient de Roissy l’imaginaire encombré, malgré eux, de toutes leurs projections… La pauvreté « dans ce pays » avait alors un visage : un visage qu’ils imaginaient tous deux à la fois décharné et lumineux.

Aujourd’hui, ils sont volontaires à Fianarantsoa (Madagascar) et se mettent au service, disposés à aller à la rencontre des plus pauvres…

Mais leurs cœurs étaient-ils prêts ? Étaient-ils pleinement disponibles ?

Confrontés à la pauvreté, on ne sait plus où donner de la tête… et du cœur


Nous sommes venus ici pour donner de nous-mêmes aux plus pauvres. La pauvreté que nous partions rencontrer, nous lui avons donné ce regard inquiet, mais aussi profondément humain qu’on a tous croisé dans un reportage de Paris Match. Nous lui avons encore donné ce sourire de brochure d’ONG, celui d’un enfant issu de la multitude des nécessiteux, mais dont rien n’entame la gaîté. Peut-être saisis d’un vertige devant cet océan de misère qui nous attendait, ou peut-être aussi enthousiasmés par l’aventure missionnaire, ce chaudron de charité dans lequel on avait hâte de nous jeter, nous avons projeté notre mission en lui associant tous ces attributs de la pauvreté visible, évidente, ceux qui rendent « valide » le qualificatif de misérable et qui autorisent qu’on y soit sensible.

Venir à Madagascar, dans un des 5 pays les plus pauvres du monde selon le FMI, ne devait pas manquer de bouleverser nos cœurs, et nous étions prêts, pensions-nous ! Mais si la tête était disposée, peut-être nos cœurs n’étaient-ils pas encore disponibles !

Se détacher de nos projections, servir la pauvreté invisible


Voilà donc qu’après 3 mois et demi à Fianarantsoa, nous mesurons ce qui nous sépare de ces projections d’avant le départ.

Certes, nous la côtoyons cette pauvreté qui retourne le cœur. Elle ne peut se soustraire à notre regard. On les croise partout ces enfants de la cour des miracles, habillés de ces guenilles, dont il est impossible de deviner la couleur originelle, les dents mangées par les caries et les chevelures rousses, autant de symptômes des nombreuses carences dont leur corps souffre. Tous viennent nous demander de l’argent, un morceau de pain, un œuf ; à chaque fois que nous les croisons : leur royaume est entre la rue et le trottoir, dans le caniveau où ils peuvent encore faire le tri dans les déchets ultimes de la ville.

Oui, les statistiques glanées à droite à gauche confirment le constat désastreux d’un peuple éprouvé : 40% de la population actuelle a manqué de l’essentiel dans son enfance, au point d’entraîner des retards de croissance ; l’espérance de vie diminue, le niveau moyen d’instruction également, les réseaux d’infrastructures collectives s’affaissent et même la classe moyenne que nous fréquentons (la majorité des salariés du Vozama) vit d’un salaire inférieur à 2€ par jour.

Mais concrètement, nos activités quotidiennes nous laissent en marge de cette pauvreté visible. Même les enfants de la brousse qui sont les bénéficiaires du Vozama, nous ne sommes pas en contact direct avec eux chaque matin ! C’est un peu frustrant parfois, mais en toute logique, c’est un principe-clé de cette coopération pour le développement qui mobilise d’abord des compétences et non pas seulement de bonnes intentions. Notre mission est ailleurs.

Apprivoiser nos propres pauvretés

Soyons honnêtes, la première des pauvretés qui nous indispose, c’est d’abord la nôtre. Une certaine aridité du quotidien, sans distraction ni réconfort affectif de nos amis et de nos familles, un rythme de travail soutenu avec des moyens réels limités, des orientations et une méthode qui parfois nous surprennent, mais auxquelles nous devons nous soumettre avec docilité et bienveillance, pour peu de reconnaissance manifeste. Une solitude extérieure qui nous invite à creuser à l’intérieur, et à porter un regard en vérité sur ce qui nous meut comme sur ceux qui nous entourent : rendre visible à nos yeux ces pauvretés qui habitent chacun, dans le secret de sa maison ou de son cœur. Puisque nous sommes envoyés ici, c’est ici que doit s’incarner notre service des pauvres. Un service des pauvres par d’autres pauvres, nous-mêmes. 

Guidés par cette confiance, nous remettons profondément en question, non pas nos intentions, mais notre regard. Cette aridité subie nous apparaît aujourd’hui comme une parenthèse bienvenue pour nous délester de ces projections. Cette vulnérabilité inattendue est parfois douloureuse, mais peut-être nous permet-elle de rejoindre la condition de ceux que nous venons rencontrer. 

Convertir notre regard sur la pauvreté

Joué a perdu sa maison pendant le cyclone Batsiraï et n’a jamais laissé paraître la moindre marque d’amertume. Il n’a jamais accepté que nous l’aidions à la rebâtir, mais au matin de Pâques, il envoyé ce petit texto inattendu à Pauline, le premier qu’il ne nous ait jamais envoyé (à se demander où il avait trouvé son n°) : « Joyeuse fête de Pâques ! »

Ramano a lui aussi souffert du cyclone. Il a accepté de venir travailler chez nous le dimanche pour rembourser le petit prêt que nous lui avons consenti pour la reconstruction. Il apprend à Thibault les rudiments du jardinage, parle des plants de tomate et nous annonce le décès qui est survenu dans sa famille cette semaine. Simple et pudique, toujours il nous gratifie d’un sourire merveilleux. Il en est de même de Madame Olga, de Rasamy, Paul et beaucoup d’autres, dont on ne distingue pas au premier regard la grande pauvreté matérielle, affective, psychologique ou encore spirituelle. 

Sœur Goretti, après une vie (qu’on voudrait dire « immense ») au service des enfants, a ouvert à Pauline la porte de son cœur incroyablement généreux et nous éclaire avec lucidité sur la vie modeste (mais profondément joyeuse) qu’elle choisit chaque jour : « Qu’est-ce que l’on pourrait faire d’autre petite sœur ? » Alors on fait ce qu’on peut.

Se modeler un cœur plus pauvre pour qu’il se charge d’amour à donner

Le soir, je pleure quand je pense aux difficultés, à tout ce qu’il me reste à faire sans savoir comment m’y prendre et je confie ma nuit à Dieu, je lui demande de tout prendre dans ses bras. Tous les matins, je me réveille, en forme et avec beaucoup de joie et d’entrain pour commencer la journée.  

Chaque soir, s’endormir dans la confiance et l’abandon, et chaque matin se réveiller dans la confiance et la gratitude, le cœur tout neuf ! 

Pour toucher et se laisser toucher par la pauvreté, peut-être nous faudra-t-il un cœur plus pauvre, pour que cet espace offert puisse se charger de l’amour qu’on voudrait donner.